06 décembre, 2005

Révélation

Une fois n'étant pas coutume, je tiens à commencer cet “envoi” par quelques précautions oratoires, quelques consignes ou conseils, je préfère que vous revienne le choix de la terminologie. Idéalement, ces recommandations s'appliquent à toutes les musiques postées sur les blogs. Ici, il s'agit pourtant d'une nécessité démultipliée. Les voici :

1°) Si vous n'êtes pas disponible, si vous êtes pris dans le tourbillon d'une vie hyperactive, passez votre chemin pour mieux revenir plus tard. Il s'agit d'un raga du matin, enregistré au Festival de New Delhi en 2002, dont la durée dépasse légèrement les 40 minutes. Il faut du temps, l'esprit tranquille, rien d'autre à faire qu'écouter.

2°) Le prix des CD vierges étant aujourd'hui inférieur à celui d'une baguette de pain - on croît rêver ! - coupez le son de votre ordinateur, attendez que le morceau soit intégralement disponible au téléchargement puis copiez-le sur votre disque dur. Sans l'écouter, gravez-le sur un CD que vous pourrez dès lors écouter sur le meilleur matériel que vous ayez à votre disposition. Si pour une raison ou une autre, vous étiez déçu, vous n'auriez perdu qu'un peu de temps et un peu moins d'un €uro.-

Santoor : Pandit Shiv Kumar Sharma

Ce qu'il se produit, dans ce Raga Basant Mukhari, entre le santoor et le tabla, entre Pandit Shiv Kumar Sharma et Ustad Shafaat Ahmed Khan, me paraît absolument extraordinaire. La puissance de cette musique - acoustique, il va sans dire - la virtuosité des instrumentistes, cette impression de les entendre, passé un certain temps, jouer l'un contre l'autre, la richesse sonore, la dimension hypnotique qui en résulte et semble relever d'une implacable mécanique, finissent par laisser absolument pantois, qu'on soit, ou non, spécialiste ou amateur de musique indienne. Et je vous garantie qu'il n'est pas nécessaire d'ingurgiter quelque substance que ce soit pour apprécier.

Tabla : Ustad Shafaat Ahmed Khan

Dans vos commentaires, vous me faîtes souvent la gentillesse de considérer avec plaisir la musique que je vous propose. Si pour une raison ou une autre, vous êtes prévenu contre la musique indienne, oubliez vos préjugés et autres expériences malheureuses et faîtes-moi confiance. Et écoutez-le dans son intégralité. Il est évident que dans un morceau de cette durée, tout n'est pas joué dès les premières minutes, tout n'advient pas dans la seconde. Soyez patient, donnez-vous du temps. Ce qui se produit ne se produit pas exactement par hasard, l'enchaînement des notes, des phrases, des séquences se construit dans la durée. Si vous êtes déçu enfin, si vous avez le sentiment que je vous ai fait perdre votre temps, vous pourrez toujours m'agonir d'injures dans vos commentaires, et par mesure de rétorsion, priver la Cadillac de votre visite pendant plusieurs jours. Et je l'espère de tout cœur, pas davantage…


Blind Test du jour


Blind Test du 29 novembre
Carsida (Burhan Öçal & Istanbul Oriental Ensemble - Caravanserai - Network 2000)

29 novembre, 2005

Blues d'Orient

Le 17 septembre dernier, Jacques Lacarrière disparaissait, sinon dans le silence, dans une relative discrétion, la même probablement qui avait guidé ses pas tout au long de la vie. Quoi qu'il en soit, ne restent, la mort venue, que les questions, noyau insécable niché au cœur d'une vie vouée à l'écriture, indéchiffrable obsidienne. Qui était-il au fond ? Comment est-il devenu ce flâneur infatigable, errant magnifique et sans âge ? À quelle source son amour de la Grèce a-t-il trempé, laquelle des fées, souveraine parmi les souveraines, s’est-elle penchée sur son berceau pour le muer en géomètre des suds, poète des origines et des genèses, hédoniste contemplatif des indémodables secrets de la nature ? Quels aléas ont fait de lui le proche d’Icare et d’Hérodote, le confident des ermites, le praticien des dieux ? À quelles grandes œuvres s’est-il frotté pour devenir cet écrivain sémillant et profond, gourmand des beautés du monde ? Les livres, les œuvres, répondent-ils jamais à ces questions ?

Recueil de classiques du Rebetiko
traduits par Jacques Lacarrière


Mais restons du côté de la vie. En tendre amant de la Grèce, Jacques Lacarrière ne pouvait que s'éprendre du rebetiko. Né dans les bas-fonds d’Athènes, dans les arrière-salles des rades du Pirée, le rebetiko est une musique de mauvais garçons venus, de partout, s’échouer là, vivre dans la misère et le haschich des amours éternelles qui ne duraient qu’un jour, à la poursuite de rêves sauvages qui ne tenaient pas le vent... Posté à ce carrefour de l’Orient et de l’Occident, un petit groupe d’hommes à l’existence précaire réussit le tour de force de trouver, sans aucun signe d’encouragement ou d'approbation, une issue musicale à sa condition. Ce qui fait du rebetiko une musique aussi essentielle que le blues dont il est par ailleurs le juste contemporain. Curieusement, quelque chose de la conscience nationale s’est façonné dans les inflexions de cette musique de voyous et de marginaux, devenue au rythme des transformations de la société grecque, un chant de classe, puis un art à part entière.


Nous ne sommes pas si nombreux à en écouter tant les enregistrements semblent confidentiels et rares les rééditions. Il en existe cependant. Outre les disques de quelques-unes des figures historiques du rebetiko*, il est possible, pour peu qu'on le veuille, de mettre la main sur de splendides compilations propres à donner une idée de ce qu'était le rebetiko - genre musical sans postérité définie - de son génie propre comme de son importance dans le registre de l'art populaire. On en prendra pour preuve L'Orient des Grecs, disque si merveilleux qu'en prélever deux ou trois titres revient à déchirer ce qu'il me reste d'âme et me fait craindre, pour l'avoir osé, de devoir un jour en payer le prix…

Des réfugiés d'Asie mineure et des rebetes
prennent le frais au Marché aux poissons du Pirée en 1937

Bref, l'enfer c'est par là…


Blind Test du jour


Blind Test du 22 novembre
Chickenhead (Pat Project - Mista Don't Play : Everythangs Workin - Relativity, 2001)

* Je tiens à la disposition des usagers de La Cadillac… qui en feraient la demande par e.mail, une discographie de rebetikos essentiels.

22 novembre, 2005

Chicken Apocalypse

À Octopuce…

Sommes-nous en passe de revenir, comme le laisse entendre la rumeur, aux grandes pestes moyenâgeuses, chargées, pour les plus cyniques d'entre nous, ou les plus réalistes, de procéder au grand nettoyage démographique de printemps, de rééquilibrer notre présence sur la terre, de mettre un frein au saccage que nous lui faisons subir ? Faut-il le croire ? Comment en être sûr ? À l'heure où sonne le tocsin, où l'apocalypse gronde, peut-être est-il devenu urgent, en cette période de folle grippe aviaire, de terreur avicole, de peste ornithologique annoncée, d'aller faire un tour chez Hasil Adkins, près de Madison, Virginie, où il est né en 1937 et qu'il n'a jamais quittée.

Hitchckock doit bien se marrer !

Certes, le poulet n'en mène pas large aujourd'hui, et sans doute n'en a-t-il pas toujours été ainsi. Chacun se souviendra, non sans émotion, de la “poule au pot” d'Henri IV qui continue d'occuper une place de choix dans les programmes scolaires, mais le plus formidable monument jamais érigé à la gloire de notre volaille préférée prend la forme d'un disque sidérant, Poultry in Motion, florilège d'enregistrements historiques, véritable basse-cour sonore signée Hasil Hadkins. Si, par définition, le poulet pouvait se montrer moins bête, si ses ailes n'étaient pas purement décoratives, il n'hésiterait pas une seconde à faire preuve de gratitude et - qui sait ? - pourrait même demander… asile à ce pionnier du rock 'n' roll.

Hasil Adkins

Dès 1955, Hasil Adkins invente le psychobilly. Ou le drunkabilly. Ou le rockabilly. Peu importe ! Appelez-ça comme vous voulez. Un critique musical écrira qu'au moment où naissait le rock 'n' roll voici longtemps déjà qu'Hasil Adkins était en train de le tuer. Aujourd'hui, c'est un musicien vénéré - dit-on - des Cramps, de Motorhead ou de Marilyn Manson. La postérité joue parfois de ces tours… Bref. Gagné par le démon de la country et du hillbilly, Hasil apprend à jouer de la guitare, de l'harmonica, de la batterie et invente un style de rock unique, à la fois primitif, exubérant et sauvage. Ainsi aurait-il écrit, au fil des ans, plus de 7 000 chansons, enregistrées, dans son mobile-home, sur un simple magnéto à bandes payé avec son salaire de mécano. Et tandis que le King en était encore à susurrer ses ballades amoureuses, Hasil écrivait des rockabillies de grand guignol gore où il était question de décapiter ses petites amies et de les accrocher au porte-manteau.

Les œufs sont ici, mes poussins. N'ayez pas peur…


Blind Test du jour

    Blind Test du 11 novembre
    Qidrechinna (Abdel Gadir Salim - Blues in Khartoum - Institut du Monde Arabe - 1999)

    11 novembre, 2005

    Fuir ! là-bas fuir…

    On a tous en tête des noms dont la puissance évocatrice nous paraît si affûtée que rien ne vient l'émousser. Pas même les années qui, bien au contraire, semblent en aiguiser le fil. Comment l'expliquer, sur quoi cela repose-t-il ? Sur rien ! Rien de précis, en tout cas. La connaissance livresque n'en est pas à l'origine, l'expérience pas davantage. Peut-être s'agit-il d'un simple carambolage d'assonances et de dissonances, diastole et systole sonores dont l'écho résonne dans les régions les plus reculées, ou les plus secrètes, de notre enfance, à travers ce que que celle-ci a pu entendre et attraper de la rumeur du monde.

    Example
    Carte postale de Zanzibar

    Pour ma part, Aden, Port-Saïd, Addis-Abeba, Djibouti, Mogadiscio, Patagonie, Samarcande, - si loins, si proches - n'en finissent pas de me faire tourner la tête. Égotisme géographique, rêveries éveillées, exotisme de l'âme. Et puis, il y a l'effet produit par Zanzibar, le plus mystérieux d'entre tous, que vient nourrir un peu plus une nouvelle collection lancée par Buda Musique, formidable label où triomphent déjà la série des Éthiopiques, et dont les deux premiers volumes de Zanzibara semblent prolonger l'esprit.

    Example
    Roupie de Zanzibar

    Comment parler des musiques que nous aimons ? Un bon blogger (mot affreux), un blog utile ne manqueraient pas de dispenser de précieuses informations sur les musiques populaires swahilies de la côte orientale de l’Afrique - Tanzanie, Kenya, Mozambique, Somalie, Comores - auxquelles est consacrée cette toute nouvelle collection. Il dirait trois mots du taarab, préciserait que, venu de l'arabe, c'est un mot qui signifie émoi, ou extase, qu'il s'agit d'un genre musical propre à la méditation et à la danse, concept tout à fait incompréhensible en Occident.
    Seulement voilà. Je ne suis pas un bon blogger (idem) et tout cela ne m'intéresse pas. Ou pas beaucoup. Ou de loin. Je préfère rêver. Que se passait-il dans les clubs de Zanzibar, tout au long du siècle dernier ? Sur quels rythmes les jeunes filles tentaient-elles d'affoler les garçons, quelles danses chaloupées leur permettaient-ils de les tenir un instant - une éternité - dans leurs bras ? Ce qui m'intéresse, avec la musique, c'est ça, c'est l'amour, le désir, la mouille. Le reste, n'est que le reste…

    Jeunes femmes swahilies

    Alors, en piste…!


    Blind Test du jour

    Blind Test du 2 novembre
    Cellar Song - Palace Brothers - There Is No One What Will Take Care Of You - Big Cat Records - 1993